« C’est la fin de la journée dans l’atelier de Clémentine Poquet. De loin on distingue des trainées de poudre noire sur des feuilles de papier accrochées aux murs. En s’approchant on aperçoit des architectures verticales, alignées avec une répétition systématique qui n’est pas sans rappeler les Typologies de Bernd et Hilla Becher. Difficile de situer géographiquement les bâtiments représentés. Quand on croît reconnaître l’origine d’une architecture, le paysage qui l’entoure déroute et nous emmène ailleurs. Certaines sont des tours dont les escaliers semblent inviter à monter vers le ciel pour observer de plus haut, tandis que d’autres, d’apparence sphérique, essayent d’attraper la plus grande quantité de rayons célestes.

La série des Météores est issue de fragments d’images d’observatoires, rassemblés et agencés dans des paysages désertiques.
Ces bâtiments sont obtenus par assemblage de formes, de textures, de manière à maintenir une structure cohérente. Les grandes étendues désertiques évoquent la découverte de terres inconnues et mystérieuses, observables depuis ces abris aux fondations fragiles.
Avec ces architectures qui semblent venir d’un autre espace-temps, l’artiste interroge la notion même de paysage, invitant le spectateur à construire ses propres images mentales, créant sans cesse des ponts entre la mémoire d’un monde industriel en désuétude et la perspective infinie de nos imaginaires. »

A. Mondée, à propos des Météores

« Avec COSMOGRAPHIES, Clémentine Poquet prolonge la réflexion initiée par la série de dessins « Le Déplacement des Dunes ». Dans des paysages désertiques, se dressent des architectures verticales, vestiges d’appareils de production abandonnés et des observatoires. Les édifices représentés sont des espaces d’incertitude, des structures qui semblent tenir dans un équilibre fragile, fixées dans leur chute, ou leur élévation.
Les friches industrielles, les mines désaffectées, les territoires à l’abandon sont des espaces vidés, déshumanisés, trace d’une expérience humaine révolue. Ce sont des lieux interstitiels, en rupture avec la société urbaine, productiviste et contrôlante, où chaque espace a une fonction bien définie. Ces ruines modernes apparaissent alors comme des limbes, entre nature et culture. Mais ce sont aussi des lieux de possibles, l’espoir d’un territoire à reconquérir, un espace de « flottement ».
Ces dessins font apparaître ces lieux comme une métaphore d’un avenir perceptible de l’humanité, un témoignage d’un temps suspendu entre le passé et le futur. Ils révèlent la crainte du chaos et la violence d’un monde industriel dont la nature est exclue. Mais ces terrains abandonnés enferment aussi en eux la promesse d’un monde idéal, une reconquête de ces espaces dégradés, un territoire de possibles. »

Magali Aibar, galerie 3e Parallèle

« Elle éprouve la possibilité des formes et la représentation de notre monde en train de se défaire. Ce n’est pas sans une certaine nostalgie ou poésie qu’elle dresse la cartographie d’un territoire bruyant et halluciné, hanté par les fantômes d’un projet industriel finissant. Si le dessin est premier, sa présentation passe par des dispositifs électroniques de vidéo-projection couplé à des recherches sonores. Ici le dessin s’anime, se fixe, se reprend et désigne l’obsédante métamorphoses des formes.

Vic Kirilove [Kirilove Gallery]

L’artiste nous place en spectateurs de structures qu’elle décrit comme «transitoires». Le point de vue nous invite à prendre du recul comme si nous n’appartenions plus à ce monde en constante ébullition.
Malgré tout, bien que ces structures puissent évoquer le travail, une solitude, une quiétude émane de ces installations qui ont leur présence propre. Une beauté règne dans le côté épuré par l’efficacité du travail à l’encre de chine. Ici, le temps reste suspendu à notre réflexion.

A. Boreux [Twilight Zone Gallery]

« Usines, centrales électriques, lieux imprévus d’un paysage extra-urbain oublié.
La démarche artistique de Clémentine Poquet trouve écho dans l’approche
de l’Art Urbain qui interroge la ville globale et ses modes de vie : l’inscription sociale, culturelle et politique de ces mondes du passé est mise  en perspective au regard d’aujourd’hui.
Clémentine Poquet redonne une mémoire à ses lieux et les réinvente.
Ses « portraits » à l’encre, libérés de tout détail, de tout luxe,
dressent les squelettes des architectures.

Ainsi le noir et le blanc donnent l’impression de lumière, les aplats de matières et les réserves blanches créent les contrastes, les espacements entre les éléments et les lignes de force marquent le rythme du dessin.« 

Galerie Exit

Les Animusicaux ne font pas de la musique. Ils sont tout le contraire d‘une hybridation naïve. Ils ne répondent pas non plus à ce que l’on pourrait imaginer d’une simple trouvaille usant d’une fusion entre l’organique et la lutherie, pour se revendiquer comme l’exploit de faire coïncider tel ou tel élément du corps d’un animal avec la pièce adéquate lui correspondant dans celui d’un instru- ment. Les Animusicaux de Clémentine Poquet recèlent bien plus de mystères dans leur traitement que ne pourrait en offrir une fantaisiste et astucieuse pirouette sous le rotring d’une dessinatrice douée.

À l’instar de leurs pendants humanoïdes, les Humanimaux de l’Ile du Dr Moreau de H. G. Wells, ces curieuses bêtes participent d’une espèce à part entière encore inconnue, dont Buffon aurait omis de faire état dans les planches de son Histoire Naturelle. La précision du trait anime sur un plan d’égalité la plume et le bois, l’écaille et le cuivre, le poil et la corde. Leurs molécules se sont combinées lors d’un chaos hypothétique pour donner vie à des créatures génétiquement atypiques. Ajoutant un inédit chapitre à Frankenstein, le facteur d’instrument s’est allié en une collaboration étrange au biologiste zoologue, pour œuvrer dans le cerveau de Clémentine comme dans un laboratoire.

Elle, en avisée naturaliste, nous livre telles qu’elle les reçoit les visions de ces savants artistes en quête de faire raisonner davantage à nos sens le timbre des voix animales.

David Noir, à propos des Animusicaux

« L’Echappée, de Clémentine Poquet et Phabrice (sic, oui avec Ph) Petitdemange, porte ce sous-titre : conte électro dessiné. Indication d’un genre traditionnel (le conte) mais traité de façon originale, moderne, technologique (à coups de dessins créés électroniquement). Sur la couverture (noire) du dossier, brille une tête d’homme, vue de ¾ dos, nimbée d’un halo, comme éclairée par un projecteur de théâtre. Et c’est bien en effet un spectacle qui se joue sur une scène que ce projet décrit. Un acteur-musicien (Phabrice) se produit devant un écran de cinéma qui reçoit des dessins (de Clémentine). « Le personnage évolue dans un espace dessiné. Le dessin exprime le monde fragile de l’inconscient, du rêve, en opposition à l’espace scénique qui pose un univers concret. La complémentarité entre les projections dessinées et la performance sur le plateau suggère au spectateur différentes lectures du spectacle. En interaction avec la vidéo, le personnage traverse l’écran, métaphore de son monde inconscient, imaginaire, et en ressort chaque fois un peu plus transformé, comme s’il ramenait avec lui un peu de matière du film. » Voilà pour l’image. Pour le son, on doit comprendre que la musique est réalisée en direct, par le personnage/performer, « à partir de samples et d’enregistrements live ». Et puis ceci, indice d’originalité : « Phabrice joue avec une guitare-séquenceur-baromètre qu’il a réalisée et en sort un mix électro psychédélique. » Enfin, on apprend que le contenu du spectacle est fait de « textes clamés, en parlé-chanté, qui retracent l’histoire du personnage ». On n’en saura pas plus, mais un témoignage de la chanteuse Brigitte Fontaine promet monts et merveilles : « des langues de feu, des langues de putes, des anémones carnivores, des bébés cannibales, des lapins à plumes, des oiseaux de paradis, tout ce qu’il faut pour s’amuser et pour pleurer, pleurer oui car il y a aussi une vierge déshabillée et violée ». Si ce témoignage a pu être fourni c’est que le spectacle est déjà en cours de fabrication et que des extraits en ont été rodés dans divers lieux accueillant ce genre d’expérience, à Paris, à Genève, à Bruxelles, à Vitry-sur-Seine, à Poitiers, sans oublier Crévoux (Hautes-Alpes) et son fameux centre de création numérique nommé Fées d’Hiver.
À lire le cheminement du projet, se dessine toute une géographie de la création numérique. Les CV des deux artistes amplifient ce territoire grouillant de sensations numériques. Phabrice, né en 1977 à Genève, a fait des études en France de musique, d’optique et de dessin. Il a signé des vidéo-clips, monté des spectacles musicaux (électro), traîné ses guêtres et sa guitare de Berlin à Athènes, d’Amsterdam à Caen en passant plusieurs fois par Avignon, et Bruxelles, où il réside maintenant. Clémentine, née en France en 1987, a étudié les lettres modernes à la Sorbonne Nouvelle, le cinéma et le dessin aux Beaux arts d’Angoulême et d’Orléans. Depuis qu’elle a découvert le spectacle vivant, d’abord avec François Sahran puis avec Phabrice Petiddemange, c’est dans ce domaine qu’elle investit son énergie créatrice en mêlant ses dessins à des expériences scéniques. Même si ses dessins ont été exposés dans des galeries, « elle envisage maintenant le dessin surtout dans sa dimension spatiale et interactive, grâce à l’usage de la vidéo projection et de l’animation numérique, utilisées conjointement ». Elle vit et travaille, elle aussi, à Bruxelles. Bref : Clémentine et Phabrice (ah ce Ph), un joli couple dans la vie comme sur scène, sans doute, à qui je souhaite bien du bonheur. À eux et à leur Echappée.
Ce sympathique projet, bien dans l’air du temps, plein de promesses spectaculaires (moi je crois Brigitte Fontaine sur paroles), n’a cependant pas retenu les suffrages du Jury. Peut-être parce que l’orientation scénique du numérique date un peu, semble appartenir à un passé révolu, pourtant tout proche, oui c’est ça, on en voit partout des choses comme ça, des images en direct et de la musique live, des retours vidéo et des injections graphiques. Ce qui ne veut pas dire qu’on s’en lasse en tant que spectateurs, si la musique est bonne et les performers sensas, mais comme indicateur de futur cela sonne un peu léger. Michel Jaffrennou, en France, a été le pionnier de cette vidéo-théâtrie (le concept est de lui) : des Totologiques à Vidéopérette en passant par Vidéo Circus, il a dans les années 70 et 80 multiplié les échanges invraisemblables entre réel et images, directes et enregistrées. Un vrai feu d’artifices électroniques (analogiques). Puis à l’ère numérique, dans les années 90, il a redistribué les cartes en jouant lui-même sur scène avec un personnage interactif, Digiden, qui répondait aux demandes du public en dessinant des objets, des animaux, des mots, etc. Dans les années 2000, c’est le bouquet : deux mimes devant un grand écran, fait de multiples carrés démontables, Algo et Ritmo, à la recherche des images perdues, fabriquent, transforment, escamotent toutes sortes d’images (danses, dessins, tableaux célèbres, choses réelles, trucs tordus). Une sorte de condensé d’un quart de siècle d’aventures vidéo interactives (entre images préparées, images live et acteurs sur scène) qui semble poétiquement indépassable. Mais il n’y pas de raison de ne pas essayer. L’art ludique, c’est tellement plaisant.
« 

Article de Jean Paul Fargier à propos de L’Échappée
Turbulence vidéo #05